It was all a dream...

Je me souviens, bien sûr, de ce déclic « conscient » que j’ai eu, un jour de printemps 2012, au volant, dans un rond-point près de Thonon-les-Bains, où j’étais venu travailler comme journaliste. Tout m’était apparu d’un coup, comme une évidence. L’idée de créer un projet photographique réunissant des basketteuses et basketteurs du monde entier, l’envie de partager la poésie des moments dont j’étais le témoin, l’appel d’un horizon soudain éclairé, intense, libre, apaisé. Et le nom de cette aventure : « United Ballers »

C’était le début d’une histoire, partagée tous ensemble. Une histoire qui avait commencé au début des années 90, devant le garage de notre maison, en Normandie, quand ma soeur Fabienne, trois ans et trois têtes de plus que moi, m’avait tendu un ballon de basket, me montrant ensuite du doigt un cercle orange accroché dans le mur en briques du garage. J’étais tout petit, et ce panier qui me demandait de lever les yeux me semblait être très haut, presque inaccessible.

"It's not just a game, it's an obsession". Voilà ce qui était écrit sur le t-shirt à l'effigie des Grizzlies que ma soeur m’avait ensuite offert à son retour de Vancouver, en 1998. J'avais 15 ans, je sautais partout comme un marsupial, et j'étais fan d’Hakeem Olajuwon, le pivot des Houston Rockets. La franchise des Grizzlies de Vancouver a disparu entre-temps, mais ma passion pour le basket, sport sur lequel j'ai eu la chance d'écrire, durant de successives expériences dans le journalisme, entre 2002 et 2017, n’a cessé de grandir depuis. 

 

Au gré des ces expériences (à Rouen, ma ville natale, à la Réunion, à Vancouver, en Guadeloupe, notamment) et de voyages (Rwanda, Cap-Vert, Japon, Sénégal, Philippines, Caraïbes...), j'ai eu l'opportunité, petit à petit, de me plonger dans la photographie, l’aventure United Ballers devenant au fil des semaines le fil conducteur de ma vie.

Sans que je m’en sois rendu compte, mes passions conjuguées pour la photo, l’écriture, le basket et mon appel pour les rencontres, la découverte, avaient tout naturellement abouti aux prémices d’un projet photographique que j’ai finalement lancé deux ans plus tard, en janvier 2014. Je suis alors parti à la rencontre des basketteuses et basketteurs, mon appareil photo blotti dans mon sac à dos. Ces moments magiques passés ensemble, de Manille à Mindelo, de Bologne à Pointe-à-Pitre, font écho à ceux passés avec mes amis d’enfance sur le bitume du terrain de l’école de Montigny, le village normand dans lequel j’ai grandi. À ces matches hors du temps, disputés, été comme hiver, avec Benji, Olivier, Fab, Toto, Donj, Per, toute la clique ! À la joie de se retrouver chaque après-midi, jusqu’au coucher du soleil, de partager, jouer et rire ensemble. À l’innocence qui enveloppait ces moments.

Parfois, je me dis que la vie est une histoire de déclics successifs, enfouis en nous, que nous révélons, ou qui se révèlent à nous-mêmes, au fil de notre ouverture aux autres, au monde. United Ballers, c’est aussi pour moi le puzzle assemblé de plusieurs déclics inconscients. Je me souviens, d’abord, enfant, des récits de voyage de mes parents, le soir, à table. Ils avaient navigué séparément, puis ensemble, dans la marine marchande, dans les années 70, et le partage de leurs souvenirs de grands départs,

de leurs histoires d’escale, à Singapour, Cape Town, Lomé, Manille, de leurs récits de rencontres, sur les bateaux et « à terre », le partage de leurs ressentis, avaient ouvert en moi un espace infini, un imaginaire à « aller voir », un jour. Je me souviens également de ce matin blanc à Vancouver,

début 2010, où je marchais un peu hagard, le long de l’eau de la marina de Yaletown, à deux pas du banc, où, avec mon frère Roger, nous allions nous poser pour faire le point sur notre expérience canadienne.

Personnellement, j’étais perdu, déboussolé, loin de ma famille, de mes amis et de mes repères, pour la première fois. Je ne le savais pas encore, mais quelque mois plus tard, j’allais avoir un déclic pour la photo, au Rwanda, dans la famille de mon frère Roger.

Portrait

Ce jour-là, donc, je marchais le long de l’eau, dans mes pensées tristes. En passant sous le Cambie Bridge, quelque chose avait attirémon regard vers le haut. Je levais la tête. Un panier de basket. Je me souviens précisément de ce que j’ai ressenti au fond de moi. « Ah, si mes amis voyaient ça ! S’ils étaient là ! Si on partageait ce moment ensemble, si on faisait un match, ici, maintenant ! » Malgré la nostalgie et la tristesse qui m’habitaient alors, je me souviens avoir pris avec plaisir une photo de ce panier, sans trop savoir pourquoi, et de l’avoir timidement partagé avec mes amis sur un célèbre réseau social qui commençait alors à devenir à la mode.

Quelque années plus tard, je me suis souvenu de ce moment, qui en annonçait tant d’autres. Mon inconscient m’avait murmuré quelque chose à l’oreille, comme si j’étais venu chercher lors de ces dix mois passés au Canada quelque chose au fond de moi-même, un rêve initial que j’avais occulté et qui se reconstituait, à l’approche de mes 30 ans. Celui de partager, des sourires, des souvenirs, le ballon bien sûr, des parcours de vie, des regards, des envols, une histoire commune, autour d’une passion commune.

Je me souviens encore de nos deux road trips successifs avec Kidd et Roger, sur les côtes Ouest et Est des Etats-Unis. De ces playgrounds sur lesquels on s’arrêtait, de jour comme de nuit. De l’intense énergie commune qu’on partageait pendant ces voyages entre frères.

Je me souviens de mon premier voyage au Portugal, en 2013, où j’avais rejoint Kidd pour quelque jours. De notre après-midi passée sur ce playground de Tavira, à enchaîner les un-contre-un, à prendre des photos l’un de l’autre en action. Je me souviens de cette lumière orange, de ce moment partagé entre frères, de nos discussions sur la vie, de l’impression d’être seuls au monde et à la fois connectés à tout ce qui nous entourait De la sensation de liberté qui en émanait.

Je me souviens de tous ces moments, et de tous les autres,comme si c’était hier. Je me souviens d’hier, justement,

et de ce dimanche après-midi partagé balle en main avec la grande

famille du playground de Giardini Fava, à Bologne, où je suis venu

pour donner vie à ce projet de livre. Comme un prolongement aux lignes

du terrain, lieu magique/symbolique de tous ces moments de vie partagés.

 

Ce n’est pas qu’un jeu, c’est... un rêve, que nous partageons tous ensemble.

 

Fx Rougeot